Affacturage inversé, le plafond de verre

Adepte de l'affacturage classique, la France résiste encore au reverse factoring. La facture électronique pourrait changer la donne. Céline de Barros, consultante en affacturage, présente ces insights à propos de l'affacturage inversé.

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Contrairement à l’affacturage classique, pour lequel la France est le premier pays d’Europe, sa variante « inversée » reste dans l’Hexagone un marché de niche, réservé aux grands groupes. Cette solution, qui permet au donneur d’ordres d’initier le paiement anticipé de ses fournisseurs tout en optimisant sa trésorerie, n’est pas encore parvenue à lever tous les freins qui entravent son développement. Elle bute encore notamment sur la concentration des risques qui refroidit les assureurs-crédit ou la lenteur des processus administratifs. La mise en place de la facturation électronique, synonyme de rapidité et de fluidité, pourrait cependant rebattre les cartes.

Dans les directions financières, l’affacturage classique est bien connu : l’entreprise cède ses factures à un « factor » pour obtenir des liquidités immédiates. Le « reverse factoring » renverse la perspective : c’est le donneur d’ordres qui prend l’initiative de payer ses fournisseurs de manière anticipée, en passant par un factor qu’il rembourse par la suite. Il optimise ainsi son besoin en fonds de roulement. Parfois, l’opération se double d’un escompte commercial : en échange de son paiement immédiat, le grand groupe obtient de son fournisseur une ristourne, qui contribue à payer l’intermédiaire financier. Dans l’idéal, tout le monde est gagnant.

Le reverse factoring a une autre vocation que de fluidifier la trésorerie du donneur d’ordres. « Le donneur d’ordres fait bénéficier ses sous-traitants de sa propre puissance de négociation auprès du factor. Cela permet à de petites entreprises d’accéder à des financements à des conditions bien plus avantageuses que si elles frappaient seules à la porte des banques », explique Philippe Mutin, président de la commission affacturage de l’Association française des sociétés financières (ASF) et directeur général de Crédit Mutuel Factoring et de Factofrance. Le « reverse » est utilisé par de grands groupes de secteurs industriels comme l’aéronautique, l’énergie ou encore la défense, pour sécuriser la chaîne de leurs sous-traitants stratégiques.

Qui paie cette prestation ? C’est toute la question. Il existe deux variantes d’affacturage inversé. Dans l’affacturage inversé traditionnel, l’acheteur supporte, en général, le coût du programme d’accélération du paiement, éventuellement en échange d’un escompte commercial de la part du sous-traitant/ Le donneur d’ordres a la main et sélectionne les factures à faire financer par le factor.

 

L’affacturage inversé ne pèse que 5 % du marché français

Dans l’affacturage « collaboratif »; le sous-traitant supporte lui-même les frais du programme proposé par le donneur d’ordres. Le fournisseur est à la manœuvre. Le donneur d’ordres se contente de sanctuariser une enveloppe de financement à des conditions a priori avantageuses. Libre ensuite au sous-traitant de faire financer ses factures à la carte, selon ses besoins ponctuels de cash.

Malgré sa promesses de solidarité entre donneur d’ordres et sous-traitant, l’affacturage inversé peine à décoller. Pourquoi ? Tout d’abord, l’équation économique repose sur le pouvoir réel de négociation du donneur d’ordres vis-à-vis du factor. « Pour les programmes de reverse factoring, il est préférable que la qualité de crédit du donneur d’ordres soit meilleure que celle de ses fournisseurs, parce que le prix proposé dans ce type de transaction va dépendre de façon quasi exclusive de la qualité du donneur d’ordres. Dans le cas inverse, il est assez peu probable que le fournisseur souscrive le programme, s’il peut accéder à de meilleures conditions de financement par lui-même », explique Philippe Pougeard, directeur général délégué de Société Générale Factoring. Si les fournisseurs ont une bonne trésorerie, disposent déjà d’un contrat d’affacturage ou n’ont pas envie de rentrer dans ce mode de relation, ils ne vont pas adhérer au programme. Or, si peut de sous-traitants s’engagent, le factor risque de ne pas s’y retrouver. Pour s’inscrire dans la durée, une programme d’affacturage inversé doit donc être partenarial et gagnant pour tous : le fournisseur, l’acheteur, le factor, mais également l’assureur-crédit.

« Ensuite, le déploiement d’un programme d’affacturage inversé se heurte à des complexités juridiques et opérationnelles. Cela nécessite un accord juridique pour enrôler chaque fournisseur, ainsi que des outils informatiques complexes pour saisir toutes les factures engagées dans le programme de reverse », observe Céline de Barros, consultante en affacturage au sein du courtier Fibus.

 

Une exigence de rapidité

Sur le plan opérationnel, pour que le financement soit débloqué, la facture doit être validée par l’acheteur. Or, dans les structures multisites, ce processus peut prendre vingt jours, alors que la loi de modernisation de l’économie (LME) impose une limite de 60 jours au délai de paiement. Si la validation du paiement intervient 48 heures avant l’échéance initiale de la facture, le programme n’a plus de sens. “Les procure-to-pay, du point de commande jusqu’à l’ordonnancement du paiement, doivent être rodés chez le donneur d’ordres pour que la validation du paiement intervienne le plus rapidement possible afin d’offrir aux fournisseurs la possibilité d’une durée de financement la plus longue possible entre la validation du paiement et l’échéance. Sinon, le programme perd beaucoup de son intérêt”, poursuit Philippe Pougeard.

Autre raison de ce plafond de verre : les difficultés à obtenir une assurance-crédit pour les entreprises. Dans l’affacturage classique, le risque est mutualisé sur l’ensemble du portefeuille clients. Dans un schéma inversé, la garantie repose sur la tête du donneur d’ordres, irrévocablement engagé à payer. Cette concentration du risque impose une solidité financière irréprochable de sa part. “D’où la sur-représentation des grands groupes dans les programmes de reverse factoring”, explique Céline de Barros. Enfin, la stagnation du reverse s’explique par un durcissement de ses conditions d’utilisation. “En France, contrairement à ce qui se fait à l’étranger, le plafond de 60 jours de la loi LME limite les négociations bilatérales d’extension de ce délai. Si un acheteur utilise un factor pour obtenir un délai supplémentaire, les normes IFRS [normes comptables internationales, ndlr] risquent de conduire à une requalification en dette financière”, analyse Ludovic Sarda, fondateur de Pytheas Capital et de la plateforme agréée de facturation électronique TRESO2.

 

Le tournant de la facture électronique

Le recours à l’affacturage inversé a été affecté par des “bad buzz” comme celui du groupe de BTP britannique Carillion, qui avait masqué sa dette grâce à son programme d’affacturage inversé. Les CAC sont aujourd’hui prudents sur l’affacturage déconsolidant comme sur l’affacturage inversé et privilégient une qualification en dette financière plutôt qu’en dette d’exploitation. Après cet inventaire de freins, on pourrait conclure que l’affacturage inversé est condamné à rester un marché de niche. Ce n’est pourtant pas si sûr. Pour Philippe Mutin, le passage à la facture électronique pourrait changer la donne : “l’automatisation des flux va mécaniquement accélérer la validation des factures chez les donneurs d’ordres, levant ainsi le principal problème technique”.

Ludovic Sarda entrevoit un possible continuum financier sur les plateformes agréées : “une facture sera en mesure d’être financée dès son émission en mode classique, puis pourra basculer automatiquement en mode inversé dès sa validation pour bénéficier d’un taux bonifié grâce à la signature de l’acheteur”. Les plateformes agréées pourraient aussi fournir aux financeurs un historique de “non-contestation” des créances. Des données susceptibles de dégager l’horizon et d’offrir de nouvelles perspectives de financement sur un marché moins dynamique qu’auparavant.

 

Source : Le Nouvel Économiste

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