Après plusieurs années de progression, le marché de l’affacturage montre des signes d’essoufflement. Si l’activité reste soutenue par les besoins de trésorerie des entreprises, l’allongement des délais de paiement et la hausse des défaillances, les incertitudes géopolitiques pèsent sur sa dynamique. Pour poursuivre son développement, le secteur mise sur une démocratisation aurpès des PME, l’émergence de solutions digitales et l’innovation technologique.
Après plusieurs années de croissance, l’affacturage semble marquer le pas. Cette solution de financement permet aux entreprises de transformer rapidement leurs créances clients en liquidités. Le principe est simple : elles cèdent leurs factures à un organisme spécialisé, appelé « factor », qui en avance une partie du montant avant l’échéance de paiement, puis assure le recouvrement auprès des clients. Au delà de l’amélioration de la trésorerie et de la réduction des délais d’encaissement, l’affacturage constitue également une réponse au risque d’impayé, selon les formules retenues. « Historiquement, le marché de l’affacturage connaissait une croissance à deux chiffres. Il y a ensuite eu une forte baisse pendant la période Covid, suivie d’un rattrapage post-Covid », rappelle Marc Balaguer, directeur commercial de BNP Paribas Factor. L’inflation des dernières années a également soutenu l’activité du secteur : lorsque les prix augmentent, le montant des factures progresse mécaniquement, entraînant une hausse des volumes financés par les factors.
Une croissance modérée en 2025
Toutefois, depuis trois ans, la dynamique de l’affacturage s’essouffle et le secteur enregistre une croissance modérée. Selon l’Association française des sociétés financières (ASF), le volume d’activité a progressé de 1,9 %, à 439,4 milliards d’euros. Si le marché a montré des signes de redressement fin 2025, les perspectives de reprise attendues en 2026 ont été fragilisées par les nouvelles tensions géopolitiques au Moyen-Orient, qui nourrissent l’incertitude économique. Le secteur de l’affacturage en ressent déjà les effets : au premier trimestre 2026, l’activité des factors a reculé de 0,3 %, à 104,6 milliards d’euros, selon l’ASF.
Sécuriser le poste clients
Si les acteurs de l’affacturage constatent un ralentissement en ce début d’année, ils identifient également plusieurs facteurs susceptibles de soutenir le développement du marché dans les prochaines années. Dans un contexte marqué par la multiplication des défaillances d’entreprises, les sociétés accordent une attention croissante à la sécurisation de leur poste clients. Cette préoccupation constitue un terrain favorable à l’affacturage, qui permet à la fois de financer les créances et, selon les formules choisies, de se prémunir contre le risque d’impayé. L’allongement des délais de paiement, observé dans de nombreux secteurs, contribue également à renforcer l’intérêt des entreprises pour ce type de financement. Plus largement, le climat des affaires demeure marqué par une succession de crises et par un environnement économique incertain. « Dans ce contexte, l’affacturage apparaît comme une solution de financement sécurisée, stable et flexible, ce qui peut inciter davantage d’entreprises à y recourir », souligne Marc Balaguer. Un attrait d’autant plus important que « le marché reste très concurrentiel, ce qui limite les possibilités d’augmentation du coût de l’affacturage », ajoute-t-il.
Un appui pour les transformations d’entreprise
Au-delà de la conjoncture, les phases de transformation des entreprises constituent également d’importants moteurs de croissance pour le secteur. Développement à l’international, conquête de nouveaux marchés, diversification des activités, évolution de l’actionnariat ou encore tensions ponctuelles de trésorerie… « Ce sont autant de situations qui favorisent le recours à l’affacturage », décrypte Maxime Bertin, directeur général de Fibus, société de courtage en affacturage. Le potentiel de développement du marché reste par ailleurs significatif. « L’affacturage reste encore une solution relativement méconnue et parfois mal comprise, notamment des PME. Le nerf de la guerre est de proposer des solutions plus simples afin d’irriguer davantage d’entreprises », estime Luc Belleil, directeur général adjoint de Crédit Mutuel Factoring. Pour les professionnels du secteur, l’enjeu consiste désormais à démocratiser davantage cet outil de financement afin d’élargir sa pénétration auprès des petites et moyennes entreprises.
Les fintechs prennent position
Cette volonté de rendre l’affacturage plus accessible ouvre la voie à l’émergence de nouveaux acteurs. « Il est normal de voir apparaître des solutions innovantes et digitalisées, proposées par des fintechs. Les factors plus installés, comme nous, font aussi progresser leurs solutions en ligne », décrypte Luc Belleil. En misant sur des parcours simplifiés, des outils digitaux et plus de flexibilité, les fintechs cherchent à répondre aux attentes des PME et TPE qui n’ont pas toujours recours aux solutions d’affacturage classiques. C’est notamment le cas de Karmen, une fintech créée en 2022. « Notre solution, Karmen Factor, s’apparente à de l’affacturage car elle permet d’encaisser les factures clients mais sans céder les créances », explique Gabriel Thierry, co-fondateur et CEO de Karmen. Dans un schéma d’affacturage classique, la créance est en effet cédée à un factor, ce qui rend l’opération visible pour le débiteur. Avec l’approche développée par Karmen Factor, l’entreprise peut mobiliser son poste clients tout en conservant la propriété de ses factures, l’opération restant ainsi transparente pour le client final. « Notre solution est exclusivement dédiée aux PME et aux TPE et permet de financer un éventail de créances plus large que les acteurs traditionnels de l’affacturage. Parce qu’ils rachètent les créances, ces derniers ont tendance à privilégier les créances considérées comme les plus sûres, souvent celles des grands comptes ou des entreprises du CAC 40. Cela limite leur champ d’application », relate Gabriel Thierry. Si l’affacturage traditionnel demeure particulièrement adapté aux entreprises recherchant une sécurisation du poste clients et une gestion externalisée du recouvrement, les fintechs mettent davantage l’accent sur la rapidité d’accès aux financements, la discrétion des opérations et la flexibilité des critères de financement. Deux approches qui répondent à des besoins différents mais participent, chacune à leur manière, à l’élargissement de l’offre de financement des entreprises.
La fraude sous surveillance
À mesure que le marché se développe et que les offres se diversifient, les acteurs doivent redoubler de vigilance face aux risques inhérents à leur activité. L’affacturage, parce qu’il repose sur le financement de créances commerciales, demeure particulièrement exposé au risque de fraude. Si la solvabilité des débiteurs est généralement sécurisée grâce aux mécanismes d’assurance-crédit, l’enjeu central consiste à vérifier l’existence et l’authenticité des créances cédées. Dans un contexte économique plus tendu, les professionnels observent une recrudescence des tentatives de fraude, sans parler pour autant d’une explosion du phénomène. « Lorsque le contexte économique se dégrade, certaines entreprises pourraient être tentées de frauder pour faire face à des difficultés de trésorerie », confirme Marc Balaguer. Pour autant, les schémas observés restent bien connus des spécialistes du secteur. « Les acteurs du secteur ont appris à mieux les détecter et à en limiter l’impact », indique-t-il. Selon lui, aucun nouveau mode opératoire majeur n’a émergé ces dernières années. L’attention se porte néanmoins sur les évolutions technologiques et notamment sur les risques potentiels liés à l’intelligence artificielle. À terme, des technologies telles que les deepfakes pourraient faciliter certaines fraudes. « Mais cela ne constitue pas encore aujourd’hui un phénomène significatif dans l’affacturage », constate Marc Balaguer. L’intelligence artificielle apparaît aussi comme un levier de protection. « L’IA peut aider à mieux détecter certains risques ou anomalies, notamment parce qu’elle permet de traiter des volumes d’informations beaucoup plus importants », pointe Maxime Bertin. En dopant les capacités d’analyse des factors, l’IA ouvre la voie à un affacturage de nouvelle génération.
Chiffres clés
- Les factors ont pris en charge 435 milliards d’euros de créances en 2025, soit une progression de 1,9 % par rapport à 2024.
- Avec 270,3 milliards d’euros de créances prises en charge en 2025, l’affacturage domestique demeure la part la plus importante.de l’activité.
- Les opérations à l’international ont progressé de 5 % par rapport à 2024, à 169,1 milliards d’euros de créances prises en charge.
- L’affacturage à l’exportation représente 36,4 milliards d’euros, en hausse de 14,4%.
Source : Association française des Sociétés Financières (ASF)
L’international tire le secteur de l’affacturage
Alors que le marché de l’affacturage domestique affiche une certaine stagnation, les opérations à l’international continuent de jouer un rôle moteur. Elles ont progressé de 5 % en 2025, atteignant 169,1 milliards d’euros de créances prises en charge. Dans le même temps, l’affacturage à l’exportation a connu une dynamique encore plus marquée, avec une hausse de 14,4 % pour s’établir à 36,4 milliards d’euros. Cette performance s’explique en partie par le rôle des filiales internationales de groupes français, mais aussi par la bonne perception dont bénéficient les acteurs hexagonaux à l’étranger. « Certaines entreprises étrangères viennent spécifiquement chercher des solutions auprès des factors français. Les courtiers peuvent aussi beaucoup solliciter les acteurs français dans le cadre d’appels d’offres européens », remarque Marc Balaguer, directeur commercial de BNP Paribas Factor. La France occupe d’ailleurs une position singulière sur ce marché. « La France représente le premier marché européen de l’affacturage. Son offre est assez structurée avec des conditions attractives », précise Maxime Bertin, directeur général de Fibus. Les professionnels mettent notamment en avant la maturité de l’écosystème français. « Les factors français disposent d’une forte expertise sur cette solution, qui est très robuste », confirme Luc Belleil, directeur général adjoint du Crédit Mutuel Factoring & Factofrance. Dans un contexte de concurrence européenne accrue, cette expertise apparaît comme un atout clé pour accompagner la croissance des opérations à l’international, qui restent aujourd’hui l’un des principaux relais de croissance du secteur. A.F
La facturation électronique redessine les contours de l’affacturage
La généralisation de la facturation électronique, qui doit entrer en vigueur progressivement en France à partir de 2026, pourrait constituer un tournant pour le marché de l’affacturage. Le calendrier prévoit une obligation de réception pour l’ensemble des entreprises dès septembre 2026, ainsi qu’une obligation d’émission pour les grandes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire à cette même échéance, avant une extension aux PME et microentreprises en septembre 2027. L’ensemble des échanges devra transiter via des plateformes certifiées, dans un objectif de standardisation et de transparence des flux. En permettant de mieux suivre le cycle de vie des factures (émission, validation, règlement), la réforme ouvre la voie à une analyse plus fine du besoin en fonds de roulement et à une orientation plus rapide vers des solutions de financement adaptées. « La facturation électronique va fluidifier les opérations. Cela devrait permettre d’analyser plus rapidement les factures et de réduire le risque de fraudes », souligne Maxime Bertin, directeur général de Fibus. Pour les acteurs du secteur, cette évolution représente également une opportunité d’automatisation et de standardisation des process. « La facturation électronique permet de rendre l’actif plus standardisé, de le faire circuler plus rapidement grâce à des données harmonisées, et cela facilite l’émergence de solutions d’affacturage plus digitales », détaille Luc Belleil, directeur général adjoint du Crédit Mutuel Factoring & Factofrance. En rendant les flux plus lisibles et plus homogènes, la facturation électronique pourrait ainsi renforcer le rôle de l’affacturage comme outil central de gestion du poste clients, tout en accélérant sa digitalisation. « Pour les utilisateurs, ce sera un vrai gain en simplicité, et pour nous, financeurs, ce sera aussi un gage de confiance supplémentaire », résume Gabriel Thierry, co-fondateur et CEO de la fintech Karmen. A.F
Source : Le Nouvel Économiste